L’open source : un enjeu stratégique et économique pour les administrations européennes

L’utilisation des solutions applicatives dites open source - comprendre celles dont le code est librement accessible - est un enjeu stratégique et économique majeur pour l’Europe. Mieux, celles-ci permettraient, en étant bien comprises par nos politiques, de donner à l’Europe une véritable indépendance technologique, préalable nécessaire à toute volonté politique crédible. Où en est l’Europe des administrations, sur ce chantier censé lui donner des ailes pour qu’elle puisse voler seule ?
Une volonté de réduire les coûts à l’origine des projets de migration des solutions propriétaires vers les solutions libres.

En octobre 2002, le Conseil danois de la technologie (Danish board of technology) rendait public un rapport sur la contribution du logiciel libre au développement de l’administration électronique.

En remplaçant les suites bureautiques Microsoft par leur équivalent open source, tel que OpenOffice ou encore Star office, les économies à l’échelle du Danemark pourraient être de l’ordre de 500 millions d’euros par an.

Certains passèrent le cap du rapport pour se jeter dans la migration, comme les mairies de Vienne (Autriche), Münich (Allemagne), Bergen (Danemark) ainsi que des administrations comme les ministères de l’équipement, de l’agriculture, et la gendarmerie française.

A chaque fois, l’objectif de la migration était avant tout une réduction des coûts de fonctionnement. Un des arguments opposés aux partisans du basculement Windows vers Linux d’un système d’information est le coût de ce même basculement .

Une volonté politique tiède mais présente.

C’était principalement ce coût-là qui semblait officiellement avoir refroidi les ardeurs open source en France de la mairie de Paris en octobre 2004, après la commande d’un rapport sur un projet de migration sous Linux de l’ensemble des systèmes informatiques parisiens.

Une fuite vers le journal Libération avait laissé entendre que le coût d’une telle migration était de 57 millions d’euros sur 5 ans ; 75% de la somme allant dans l’accompagnement des personnels pour la prise en main des nouveaux outils.

Microsoft avait réagi en proposant 60% de rabais sur les licences de la ville de Paris, alors que Nexedi - une société de service basée sur les solutions open source - proposait, elle, de baisser de 25% le coût proposé par Microsoft pour remplacer les matériels, les logiciels, et accompagner la migration.

Au bout du compte, ce rapport et les errements de la mairie de Paris se soldèrent par un véritable match nul Linux-Microsoft : l’idée restait, mais l’envie y était moins.

Notons que depuis, le logiciel libre a effectivement progressé au sein de la Mairie de Paris, comme le signale un article de silicon.fr : "La moitié des serveurs de la ville qui fonctionnent désormais sous un environnement Linux, 3500 ordinateurs dans les écoles qui vont profiter d’Open Office d’ici le premier trimestre 2006, enfin au total près de sept administrations ont déjà migré vers le libre, et une multitude de projets sont à venir, comme un système d’information sur l’administration..."

Mais les scénarios radicaux de migration complète semblent être passés de mode : la rupture informatique brutale fait peur, et on se dirige plutôt vers des environnements mixtes, que connaissent bon nombre de sociétés : les applications bureautiques restent en grande partie Microsoft, et les applicatifs sensibles comme les serveurs migrent peu à peu vers du full-Linux.

Les solutions mises en place mélangent donc les avantages ergonomiques de certaines applications Windows et les performances et la facilité de programmation liées aux technologies open source.

La notion, qui peut être considérée comme dogmatique, "d’alternative philosophique à Windows" ne semble pas être un argument susceptible d’emporter une décision de migration ; elle arrive généralement après d’autres considérations plus prosaïques, comme l’indique l’enquête réalisée par @business.infobusiness.info auprès des professionnels du secteur.

Une tendance qui s’affirme.

Ces inclinaisons à se tourner vers le libre s’affirment d’ailleurs à travers les administrations territoriales françaises et européennes comme une tendance durable, puisque selon une étude menée par l’université de Maastricht, près de 49% des collectivités régionales ou locales interrogées ont installé des logiciels libres. Ce chiffre concerne généralement les serveurs applicatifs, mais peu la bureautique (16%).

Près de 70% de celles qui utilisent le logiciel libre veulent en accroître l’importance, et 38% de celles qui ne l’utilisent pas encore veulent se tourner vers ces solutions.

La création d’un véritable écosystème solide autour du monde open source apporte des garanties de suivi des solutions sur le long terme, en donnant les gages de sécurité nécessaire pour des partenariats avec des administrations.

De plus, les SSLL - sociétés informatiques basant leur modéle économique sur le seul open source- voient maintenant arriver les SSII - sociétés de service en informatique - classiques qui étoffent leurs offres de service avec de prestations open source.(voir l’article du monde informatique sur ’ Open Source : du mythe communautaire au principe de réalité ).

Cette arrivée des sociétés classiques de prestation informatique a comme double conséquence la fin du concept open source comme "philosophie déconnectée du marché" et accroît la crédibilité technique des solutions techniques qui en sont la base.

L’open source est taillé pour les administrations.

L’open source est parfaitement calibré pour une utilisation par les administrations, car il se nourrit à la même logique.

Théoriquement, une administration a pour premier objectif de servir ses administrés, quels que soient les aléas politiques ou économiques qui entourent son activité.

Elle doit assurer son rôle de service public dans la durée, de manière pérenne, en s’assurant de ne pas être sous l’influence d’intérêts partisans qui doivent lui être le plus possible étrangers.

La connaissance du code apporte une sécurité supplémentaire et participe à la réalisation de cette mission, car elle met à l’abri l’administration d’un aléa somme toute important, qui est la disparition du détenteur du code propriétaire, ou une détérioriation des relations avec celui-ci .

Le lien n’est que contractuel avec la société de service.

Dans un modèle open source, l’avenir de la solution produite ne dépend pas de son producteur initial mais uniquement de ceux qui l’utilisent, et la transforment, donc du client qui achète la solution et son code.

Que ferions-nous si du jour au lendemain Microsoft disparaissait ? Serions-nous à même de corriger les nouvelles failles de sécurité découvertes ? Serions-nous à même de développer facilement des briques supplémentaires sans faire du reverse engineering, par ailleurs interdit dans la prochaine loi "D’AVIS" qui sera votée au Sénat -vu que nous serions obligés de contourner des moyens de protection- ?

Que ferions-nous, si du jour au lendemain Microsoft refusait pour une raison politique de tolérer les mises à jour de l’OS de nos administrations, l’exposant ainsi à des failles de sécurité connues ?

Une application open source est livrée avec son code, mais aussi avec l’ensemble des documentations associées, permettant à n’importe quelle personne connaissant aussi le langage utilisé de s’approprier, après un petit temps, le logiciel, et donc de l’adapter aux besoins propres de l’administration.

Les contrats équilibrés prévoient même une phase d’apprentissage à la charge la société de service initiale pour former la société qui prendra le relais sur l’application. Cela peut être le cas en particulier pour des passages en maintenance de certaines applications.

Une application propriétaire n’est généralement livrée qu’avec une notice pour l’utilisateur final, obligeant le propriétaire du logiciel à revenir vers la société qui lui a vendu l’outil pour le faire évoluer, ce qui crée un lien de dépendance de fait, relativement antagoniste avec les missions premières d’un service public, puisque ce lien dépasse la simple relation contractuelle, les deux parties étant liées par le produit autant que par le contrat.

De plus, le client ne peut pas adapter le contenu de la boîte noire qui lui est livrée sans commander cette modification à une société qui possède la technologie vendue.

Ce point précis pose une question aiguë de confidentialité dans les administrations qui doivent gérer des éléments susceptibles de ne jamais être transmis à des tiers.

De plus, toute modification logicielle importante sera portée à la connaissance du propriétaire initial du logiciel, alors que dans un modèle open source, l’administration pourra tout à fait s’approprier les briques nécessaires et ne jamais communiquer sur ce qu’elle en a fait ensuite.

Même si les sociétés en charge de ces marchés signent des accords de confidentialité, il y a de fait une faille dans le système, puisqu’une société tierce, parfois étrangére, est susceptible d’approcher des domaines qui ne doivent pas la concerner.

De plus, ses salariés ne sont pas soumis aux mêmes obligations que les fonctionnaires qui composent l’administration initiale.

Ne parlons pas de certaines multinationales aux réseaux internes suffisamment peu sécurisés pour permettre aux documentations les plus sensibles d’être exploitées par n’importe quel ordinateur connecté au réseau.

En d’autres termes, les solutions propriétaires devraient logiquement être exclues de toutes les administrations sensibles : finance, défense, recherche... qui touchent aux domaines vitaux de l’Etat, pour laisser la place à des solutions open source configurées aux besoins de ces administrations, qui en maîtriseront elles-mêmes les évolutions.

Petites précisions sur l’open source.

Je tiens quand même à préciser quelque chose sur l’open source.

Je parle bien dans cet article d’open source, c’est-à-dire d’éditeurs qui laissent sous certaines conditions à disposition de la société ou du particulier à qui ils vendent le logiciel le loisir de modifier le code de l’application.

Je cite Windows : le code source de Windows n’est pas distribué avec le logiciel qu’on achète, mais il est tout à fait possible de faire de l’open source sous n’importe quel système d’exploitation : Linux, Windows ou Apple.

C’est donc bien la volonté de l’éditeur qui compte, et non le choix de la technologie envisagée, qui ne présume en rien du côté open source ou pas de la solution - sauf si la solution utilise des couches plus profondes des systèmes d’exploitation qui ne sont pas, elles, open source, ce qui est en fait généralement le cas des applications Windows.

La puissance de Linux est de penser le système comme globalement open source, c’est-à-dire que chaque brique du système d’exploitation et les outils qui le composent sont open source.

Notons au passage qu’on peut aussi produire du code propriétaire sous Linux et construire de la même manière que sous Windows des boîtes noires inaccessibles aux développeurs.

Généralement sous Windows, on ne vend que le programme compilé, c’est-à-dire qu’on a pris le code source et qu’on l’a transformé en un programme, que vous pouvez exécuter seul, sans la présence physique du code dit source sur votre machine.

Généralement, la compilation se fait donc en amont de la vente ou de la diffusion de la solution.

Le programme compilé est un exécutable - comprendre : que vous pouvez lancer directement - qui n’est pas pensé pour être modifié, mais l’éditeur peut tout à fait accompagner son exécutable des sources du programme, permettant une recompilation adaptée à vos besoins.

Sous Linux, on donne à l’inverse généralement les sources.

La compilation se fait même au moment de l’installation du programme sur votre machine.

Par définition, sauf sur certaines solutions marchandes, c’est bien le processus inverse de celui de Windows qui est à l’oeuvre.

Les exemples open source cités dans l’article prennent pour base Linux, car c’est son socle philosophique, mais rien n’empêcherait Microsoft, a priori, de proposer des solutions open source de la même manière.

La réponse ultime à la menace Linux pour Microsoft se situe, peut-être, dans cette ultime solution : ouvrir, comme le demandait encore récemment Bruxelles, une partie de son code.

Your rating: None